Interview à Fadimata Walett Oumar, groupe féminin de musique touarègue Tartit

Fadimata Walett Oumar

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Elle a 49 ans, elle est belle, fière et naturellement élégante comme une femme du désert. Fadimata Walett Oumar est la leader du groupe musical touareg Tartit. Je l’ai rencontrée à Florence pendant le Festival au Désert / presenze d’Africa, trois jours de musique, couleurs et saveurs du continent organisés par la Fondazione Fabbrica Europa et le Festival au Désert de Tombouctou au Mali, occasion de création et d’échange entre les musiciens et les sonorités de la musique d’Afrique de l’Ouest et les techniques expérimentées en Occident. Je la retrouve pour notre rendez-vous, tout juste sortie de la répétition avec le groupe italien Dinamitri Jazz Folklore. Souriante, elle me rejoint pour me parler de sa musique mais également de la culture de son peuple.

Tout d’abord, que peux-tu nous dire sur le groupe musical Tartit, comment est-il né? Tartit est un groupe de femmes touarègues né en 1995 lorsque nous étions dans les campsderéfugiés au Burkina Faso et en Mauritanie à l’époque de la rébellion touarègue. Nous avions alors rencontré une femme belge d’origine italienne, Manuela Vareso, qui travaillait pour Médecins sans Frontières. Elle voulait créer un groupe féminin touareg pour le festival «Voix de femmes» à Liège en Belgique. Chez nous, toutes les femmes jouent de la musique, mais il n’existait aucun vrai groupe musical féminin. Nous avons donc accepté la proposition en lui laissant le choix entre la musique jouée autour du tinde (percussion ndlr) de la région de Kidal et le tehardent (luth joué par le griots ndlr) de la région de Tombouctou, qu’elle a choisi. C’est ainsi que nous avons formé un groupe autour du Vieux Amanou, un griot de notre famille, composé d’une joueuse d’imzad (une vièle monocorde, instrument traditionnel pour les femmes touarègues ndlr), moi-même, ainsi que deux autres chanteuses. Le groupe a débuté et a rencontré un succès immédiat. La Communauté Européenne nous a donné un financement pour enregistrer un cd et faire une petite tournée, suite à laquelle nous sommes passés à 8 dans le groupe. Nous avons ensuite ajouté la guitare pour approcher un public plus jeune et donner une note moderne aux sons traditionnels. Après le cd Ichichila nous sommes partis en tournée mondiale et cela a eu pour nous une grande importance: c’était la grande chance de faire connaître notre culture dans le monde et contribuer à la sauvegarder ; n’oublie pas que nous étions dans un camp de réfugiés.

Fadimata Walett Oumar

Vous jouez de la musique strictement traditionnelle ou bien pourrait-on parler de tradition qui intègre des éléments plus modernes? La musique traditionnelle est la base dont toute la musique touarègue moderne tire son inspiration. En ce qui concerne notre musique, nous avons intégré seulement des petits changements dans les rythmes. Maintenant nous utilisons la guitare en plus des instruments traditionnels et nous avons composé des chansons avec de nouveaux textes qui parlent de l’union du peuple touareg, de scolarisation, de santé, de démocratie mais la poésie et les textes originaux sont toujours là, patrimoine de notre culture.

Et quel est le rapport du peuple touareg à la musique? Chez nous la musique est la chose la plus importante, tout ce que nous avons de beau, tout se passe à travers la musique: elle soigne, c’est notre médecine. On fait la fête pour célébrer les moments joyeux mais on chante également pour éloigner la tristesse. La révolution touarègue a même donné naissance à la musique qu’on appelle musique des ichumar, celle des Tinariwen, la musique révolutionnaire qui parle des problèmes du peuple touareg.

J’ai vu pour la première fois l’imzad joué par un homme avec les Tartit. Or j’avais toujours pensé que c’était l’instrument des femmes par excellence. Oui c’est vrai mais il y a deux hommes, deux grands joueurs d’imzad, dans la région de Tombouctou. Ils l’ont appris pour maintenir une tradition qui risquait de disparaître parce qu’il n’y a plus de filles chez nous qui veulent apprendre à en jouer. C’est pour cela que je suis à la recherche de financements pour créer une école comme celle de Tamanrasset en Algérie, une école capable de prolonger cette tradition féminine ancienne à travers l’enseignement.

Quel est le rôle de la femme dans la société touarègue? En Europe on a souvent l’idée d’une femme peu libre et soumise, image généralement attribuée aux femmes musulmanes qui vivent en Afrique ou au MoyenOrientLa femme touarègue est libre et je parle de liberté d’action et d’expression. Chez nous on dit que «la femme est le pantalon de l’homme»: la femme est liée à l’homme, c’est elle qui couvre l’homme qui autrement serait nu. Cela décrit bien son importance dans la société. Nous avons les mêmes droits que les hommes. Dans l’histoire du peuple touarègue il y a des femmes guerrières, chefs de tribus. Tin Hinan, par exemple: la mère fondatrice de tous les touaregs. Nous, femmes de Tartit, voyageons en toute liberté  et nous avons toutes des maris à la maison. Sais-tu que le divorce est fêté chez nous? Lorsqu’une femme touarègue prend la décision de quitter son mari nous faisons une grande fête pour l’accueillir à nouveau dans la famille, pour lui dire «tu rentres chez toi». Par ailleurs, la polygamie n’existe pas dans la tradition. Un homme peut épouser deux femmes à condition que la première quitte sa maison. Malheureusement ceci est actuellement en train de changer, il y a des femmes qui commencent à accepter la polygamie, à cause de la pauvreté je crois.

Fadimata Walett Oumar avec Tartit

Mais on parle de mariages d’amour au arrangés? Il y en a beaucoup qui sont arrangés, beaucoup des premiers mariages sont choisis par les familles mais il y a des femmes qui s’y refusent.

C’est ce qu’il s’est passé pour toi? Oui, je m’y suis refusée. Sur le moment mon père m’a chassée de la maison, il m’a dit «tu ne seras plus ma fille», mais cela n’a pas duré longtemps. Il a tout oublié assez vite.

En Europe on parle beaucoup d’excision. Est-ce qu’elle est pratiquée par les touaregs? Non, cela n’existe pas dans mon milieu. Il y a longtemps de cela, une histoire terrible a eu lieu chez nous: cinq filles sont toutes mortes après une excision et suite à cela cette pratique a été abandonnée. Au nord du Mali l’excision n’est pas pratiquée mais je crois qu’elle l’est toujours dans les villages les plus isolés. Quand j’étais petite j’étais avec un groupe des filles qui étaient en train de se faire exciser. J’étais assise avec elles lorsque j’ai rencontré une femme qui a demandé après ma mère et puis de lui apporter du riz. Heureusement quand je suis allée le chercher ma mère a décidé de me suivre, autrement je l’aurais fait sans même en avoir conscience. Mais je ne veux même pas qu’on en parle, à quoi ça sert?

Vous habitez toutes en ville désormais mais quel est votre rapport avec la vie nomade? En fait je me sens encore un peu nomade, puisque je parcours le monde avec la musique mais si on considère le vrai nomadisme, nous avons tous nos parents qui vivent encore dans le désert, tous sans exception, et nous allons au moins trois, quatre fois par an leur rendre visite. Mon père a travaillé pendant trente ans en ville, il a construit une maison et puis il a tout quitté pour retourner à la vie nomade. A mes yeux, c’est la plus belle chose que nous ayons. Et je le dis avec la chair de poule. Si nous perdons cela nous perdons un peu le sens de notre vie. Même mes enfants (j’en ai trois) sont nés en ville mais je les emmène tous les ans en vacances chez mon père et le père de mon mari et ils ont toujours très envie d’y aller. A chaque fois, ils commencent à me demander de partir longtemps avant le départ ! Le nomadisme est en train de changer, beaucoup de touaregs sont devenus sédentaires ou alors ils ont une partie de la famille qui vit en ville, mais il y en a encore qui pratiquent le nomadisme traditionnel, qui ne savent pas ce qu’est une carte d’identité, ou un passeport. Malheureusement ce mode de vie va certainement disparaître: la vie nomade est devenue difficile. Comment peut-on vivre sans les animaux, sans la possibilité de mener les troupeaux au pâturage, sans eau? C’est le climat qui a changé. Il faut aussi apprendre du rapport avec la sédentarisation et les sédentaires. Il y a beaucoup de choses positives que j’ai apprises en voyageant, à travers la rencontre avec les autres cultures, l’Europe. Il y en a des négatives aussi…

Fadimata Walett Oumar au III Rencontre Internationale d’Imzad à Tamanrasset. Algerie 2011.

Par exemple? La solitude! On pense au désert comme à la terre de la solitude mais nous sommes toujours ensemble, on n’a jamais le temps de penser aux mauvaises choses quand on est ensemble. On les oublie. C’est la solitude qui nous donne le temps de penser à tout ce qui nous dérange. Je vois aussi, et je n’aime pas du tout, le rapport avec les personnes âgées chez vous: elles sont toutes seules, ou alors dans des pensions. Je ne sais pas comment cela peut arriver, ce sont nos parents. Pourquoi est-ce qu’ils ont nous donné la vie, alors? Pour qu’ils puissent avoir leurs enfants à leurs côtés pendant la vieillesse pour les aider. J’aide mon père et je serai aidée par mes enfants qui seront aidés à leur tour par les leurs. La  vie est faite ainsi.

Je voulais te poser une dernière question à propos des bellas : je viens de lire le livre de Kira Salak publié par National Geographic «The Cruelest Journey» . Elle y fait des observations sur le rapport qui selon elle existe encore entre les touaregs et les bellas. Traditionnellement toutes les grandes familles du Mali avaient des esclaves. Chez les touaregs c’étaient les bellas qui sont les noirs, ce sont des touaregs noirs de  peau. Cela n’existe plus. A présent les choses ont changé: si tu en as le moyens, tu payes une bonne qui fait le ménage à maison, se charge des travaux que tu ne veux pas faire ou gère les animaux. Autrement tu le fais toi-même. Par exemple, dans ma famille il y en a encore mais ils sont payés. Il y en a qui ne reçoivent pas d’argent mais ils reçoivent des dons d’une autre nature. Du point de vue social, nous avons une société qui est traditionnellement organisée hiérarchiquement selon laquelle une femme touarègue ne devrait épouser ni un bella ni un forgeron mais aujourd’hui les choses sont changées : j’en connais qui l’ont fait.

 Et toi, tu accepterais le mariage de ta fille avec un bella? Non, du moins je ne le souhaiterais pas.

Pourquoi? Je ne sais pas, c’est la tradition, telle qu’elle m’a été transmise. Mais dans ce cas-là ma fille irait à l’encontre de ce à quoi je m’attends d’elle.

Et tu feras la même chose que ton père a fait avec toi à propos de ton mariage: un peu de bagarre au début et puis tu l’oublierais… Ah oui, ça c’est sûr: si je la regarde dans les yeux, comment pourrais-je faire autrement?

© Barbara Lomonaco